Texte de Jens Emil Sennewald, critique d'art, publié dans le catalogue du 55ème Salon de Montrouge. 2010.

Forme inconsciente

« Penser veut dire être instruit par ce qui apparaît devant le penseur. »

Otto Antonia Graf

L’écrivain Heinrich Von Kleist publia en 1810 dans les Berliner Abendblätter un texte titré « Sur le théâtre de marionnettes ». Sous la forme d’un dialogue, il expose que la conscience corrompt la beauté d’une grâce in- nocente. Un thème que Tudi Deligne reprend: « J’aimerais par mon travail parvenir à des images qui échappent au contrôle conscient, qui développent leur propre vie » dit-il. Bien sûr, on ne peut plus accéder directement à l’innocence de la forme inconsciente, cela exige au contraire un travail intense « du moindre détail », explique-t-il. Kleist formula la sortie du paradis perdu d’une beauté qui s’oublie elle-même dans une métaphore obéissant aux lois mathématiques: «Mais tout comme l’intersection de deux lignes située du même côté d’un point se retrouve soudain de l’autre côté après avoir parcouru l’infini, de la même façon c’est lorsque la connaissance a pour ainsi dire parcouru un infini que la grâce est retrouvée. » Tudi Deligne aussi emprunte ce chemin. Tandis que Kleist devait se frayer un chemin à travers le monde pour retrouver l’entrée du paradis perdu, Tudi Deligne se fraye un chemin à travers le monde des images en dessinant. Il n’accède pas ainsi à l’innocence de la forme, mais sans doute à la structure des images. Constituées en partie d’allusions à des gestes picturaux bien connus, comme dans les bandes dessinées, elles puisent dans un tas de débris. Inutile d’espérer vouloir mettre en ordre ce tas, l’histoire nous pousse en avant vers de nouvelles images. La sortie que trouve Tudi Deligne de ce progrès irrésistible conduit à la conscience des images. « Je dessine très lentement, je donne aux images le temps de se développer, parfois je perds totalement la vue d’ensemble d’un dessin, tellement je me laisse prendre par le détail.», explique-t-il. Il n’arrive pas toujours à atteindre ce qu’il cherche par cette méthode du dessin lent, « comme un mandala en arrière », « mais parfois les images ont leur propre vie, deviennent autre chose, quelque chose que je ne pouvais pas prévoir. » Les dessins de Tudi Deligne ne renient pas l’influence des travaux de Öyvind Fahlström eux aussi ancrés dans la bande dessinée. Il est également impressionné par « la capacité de Philip Guston à donner forme au chaos », il cherche comme lui le « type de frisson, de tremblement du c’est moi? J’ai fait ça? » Après une série
de dessins de grand format, dont la forme ronde rappelle effectivement le mandala, qui puisent, en le déstructurant, dans l’univers de la littérature graphique, il est passé à un travail photographique. « Des instantanés », des images de l’instant. Tudi Deligne dessine, après une analyse poussée, ce que Francis Bacon entendait par « le cri plutôt que l’horreur ». Ces images tirent leur assurance du rapport qu’elles entretiennent avec elles-mêmes: elles échappent au contrôle de la conscience qui les produit, et en même temps elles enferment celle-ci dans l’irrésistible processus de création des images.

J. Emil Sennewald

Traduction: Catherine Laubier